2. La frustration/la colère 

Il y a une semaine ou deux, j'ai écrit un billet pour parler de l'inadéquation entre le corps et l'esprit, que l'on ressent lorsqu'on a des troubles dys. Et plus exactement lorsqu'on est dyspraxique, puisque c'est le trouble dys que je connais le mieux.

Dans ce billet, j'expliquais qu'à cause de la dyspraxie, les capacités manuelles et physiques de notre corps sont en décalage avec les capacités, les désirs et la volonté de notre esprit.

 

En effet, les dyspraxiques sont maladroits, ils paraissent gauches. Ils sont incapables d'accomplir une multitude d'actes jugés simples (faire ses lacets, par exemple) 

De fait, la plupart des gens (qui associent inconsciemment capacités du corps et capacité de l'esprit) nous prennent pour de simplets, , parce qu'on a l'air sans arrêt complètement « à côté de la plaque ».

 

Source: ExterneSource: Externe

 

 

C'est donc compliqué avec les autres... mais c'est aussi compliqué par rapport à nous-mêmes

  

Comme je le disais dans mon billet précédent, il m'est extrêmement difficile, dans certaines situations de ne pas me considérer moi-même comme un boulet. Comme un poids pour autrui. De ne pas culpabiliser pour tout ce que je ne sais pas faire..

 

 ball-and-chain-2624325_1920

 

 

 

 

Il m'arrive assez régulièrement de me dire

« Tu es TELLEMENT nulle, putain... »

Ce qui n'est pas extrêmement génial pour l'estime de soi.

 

La dyspraxie engendre énormément de frustration. Bien sûr, c'est le cas pour tous les handicaps, mais je pense que c'est particulièrement vrai dans ce cas...

 

Parce que, tu te trouve dans un intervalle extrêmement inconfortable entre normalité et handicap.

 

D'un côté, tu n'es souvent « pas assez handicapé » (gros guillemets) pour être reconnu comme tel par autrui... et même par les autres personnes handicapées, elles-même .

 

Tu marches, tu peux faire plein de choses .Tu es presque « normal ».Ton handicap ne se voit pas. Comment, dés lors, se sentir légitime, à côté d'une personne autiste, paralysée, ou ayant des douleurs chroniques ?

 

De l'autre, tu es clairement beaucoup trop handicapé pour être parmi les valides.

 

  • Car, soyons clair, tes capacités physiques/manuelles sont très réduites/ quasi-nulles en cas de forte dyspraxie.

 

  • Dyslexie et dyscalculie à haut niveau mettent ta réussite scolaire en danger.

 

  • Tu as souvent besoin d'une AVS et d'un ordinateur.

 

  • Tu es fatigable

 

  • Ta mobilité est quasi-nulle en cas de forte dyspraxie visuo-spatiale, comme un aveugle.

 

  • Tu ne peux pas toujours passer ton permis ou choisir le métier que tu veux.

 

  • Sans compter que tu es souvent vu comme un maladroit, un boulet, un nul, un paresseux,un mauvais élève ...etc

 

Du coup, tu te retrouve pendant très longtemps le « cul entre deux chaises ». Pas assez « cassé » pour aller chez les uns, pas assez bien pour aller chez les autres.

 

Même par rapport à toi-même, tu mets longtemps avant de pouvoir supporter la frustration... En fait, tu ne la supporte jamais entièrement.

 

Car, concrètement tu peux tout faire mais rien correctement... Tu peux marcher mais souvent mal/moins longtemps. Tu peux courir mais pas vite. Tu peux tenir un crayon mais pas écrire/dessiner. Tu peux faire du sport mais tu seras probablement peu doué. Tu peux sortir dans la rue mais pas loin car tu te perds.

 

C'est comme si la vie en permanence se foutait de ta gueule : « T'as vu, c'est bien ça, hein ? T'aimerais bien en faire autant. Eh bah vas-y, essaye... t'y arrivera pas.

 

Comme si la vie te donnait tout, mais seulement à moitié.

 

Bref, c'est compliqué, surtout quand on veut réussir, progresser, être bon dans un domaine qui nous plaît.

 

Et tous ces petits actes manqués du quotidien, qui n'ont l'air de rien, ça crée à force beaucoup de fatigue, ça réclame énormément d'attention. Ça prend énormément d'énergie.

 

C'est pour ça que les dys (surtout les plus jeunes) sont fatigables et ont parfois du mal à gérer leurs émotions. On n'imagine pas la somme totale des (petites) frustrations accumulées au cours d'une journée par les difficultés/ échecs successifs. Le nombre de fois dans un seul jour où on peut se dire à soi-même/ ou on entend les autres dire :

 

- Putain, t'es nul

 

- Oh, le boulet

 

- Pff, tu le fais exprès !

 

- Mais t'es con ou quoi ??

 

...etc

 

C'est pour ça que les (petits) dys succombent parfois, selon leur caractère, à des colères homériques inattendues ou à des crises de larmes. Parfois les 2 en même temps. Et parfois, pour des motifs qui paraissent totalement bénins, de l'extérieur.  

 

Frustration = tristesse +colère = cambo gagnant 

Source: ExterneSource: Externe

 

Alors, aujourd'hui, j'aimerais passer un message important à tous les dys, et toutes les personnes handis en général qui me lisent :

 

T'AS LE DROIT :

 

- T'as le droit d'être triste.  T'as le droit de te plaindre. T'as même le droit de pleurer si tu en as besoin. Des fois, ça fait du bien.

 

  • T'as le droit de te sentir frustré

     

  • T'as le droit d'être en colère

 

Tes ressentis SONT LEGITIMES . TES EMOTIONS SONT LEGITIMES.

 

On te dira peut-être le contraire . On te dira peut-être que tu n'as pas le droit d'être triste ou frustré, parce que, toi, tu n'es pas tétraplégique ou aveugle.

On te dira peut-être que c'est égoïste et puérile de te plaindre en sachant qu'il y a 30 fois pire que toi. Parce que toi, tu n'as qu'un « petit handicap ». J'ai souvent entendu ce discours de la part de mon entourage.

 

C'est faux et culpabilisant. Il n'y a pas de « petits handicaps » ni de souffrance moins légitime que les autres. Le fait de hiérarchiser les souffrances est une chose très critiquable et très subjective.

 

Et surtout, PERSONNE n'a le droit de te dire comment tu dois vivre ton handicap ou ce que tu as le droit de ressentir ou pas.

 

Enfin, le fait de culpabiliser quelqu'un parce qu'il a un sentiment négatif ne va pas aider la personne. Au contraire, Ça l'enfonce. Parce que, non seulement, la personne se sent mal, mais en plus, on la culpabilise de se sentir mal. C'est de la double peine.

 

Nier ou minimiser les sentiments négatifs de quelqu'un n'a jamais aidé personne à vivre mieux. Passe le message à ton voisin. 

 

J'y reviendrai dans un prochain billet. Mais en attendant, sache que TU AS LE DROIT de ne pas toujours le vivre bien. De ne pas toujours être positif ou battant. C'est normal et C'EST OK .. Et ça s'applique à tous les handicaps.

 

Et ne t'y méprends pas : Quoi qu'on en dise, ta colère et  ta tristesse sont des forces. Le fait de ressentir des émotions négatives, même de manière intense, ne te rend pas faible. 

Ces émotions intenses, tu peux les transformer. Tu peux les utiliser.  Tu peux en faire un moteur.   C'est la colère qui, parfois (souvent) te donne la force de relever la tête face aux insultes et aux coups. C'est la tristesse et la rage de vaincre qui te permettra de dépasser les obstacles (et les abrutis) . 

Et ça, ça te donne dix fois plus de force que les autres. 

Oui, exactement comme Naruto... Et comme presque tous les héros, surtout dans les mangas.   Je reviendrais d'ailleurs un jour sur mon rapport à certains héros de mangas, en tant que personne souffrant de handicap. Car Naruto représente un peu,( pour moi en tout cas), toutes les problématiques que nous devons affronter. 

 

 9404155015_95482cd303_b

 

  


Crédits photos : Giphy// Tous droits réservés Naruto 

                             Pixaby// CC0 

                               Flickr//CCBY Cocamert